Los desiertos del amor

 

Avertissement

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune homme, dont la vie s'est développée n'importe où; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu'on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N'ayant pas aimé de femmes, -quoique plein de sang! - il eut son âme et son coeur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants, - ses amours ! - qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent, peut-être se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves pourtant et circoncis! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses, et soit digne !

A. Rimbaud

Advertencia

Estos escritos son de un joven, muy joven muchacho, cuya vida sucedió en cualquier lado, sin madre, sin país, indiferente a todo lo que se conoce, huyendo de toda fuerza moral como lo hicieron ya tantos lamentables muchachos. Pero él, molesto y perturbado, se dejó llevar hacia la muerte como hacia un pudor terrible y fatal. Como no amó a mujeres, - ¡aunque lleno de sangre! - su alma y su corazón, toda su fuerza, fueron educados en errores extraños y tristes. De los sueños siguientes, - ¡sus amores! - que tuvo en sus camas o en las calles, y de su continuación y de su fin, se desprenden dulces consideraciones religiosas. Tal vez podrá recordarse el sueño continuo de los Mahometanos legendarios, - ¡valientes y sin embargo circuncisos! Pero como este raro sufrimiento posee una inquietante autoridad, hay que desear sinceramente que esta Alma, perdida entre nosotros y que, según parece, quiere la muerte, encuentre en este mismo instante serios consuelos ¡y sea digna!

A. Rimbaud


 

Les déserts de l’amour

C'est certes la même campagne. La même maison rustique de mes parents: la salle même où les dessus de porte sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries rustiques. La table à manger est très grande. Les servantes! Elles étaient plusieurs, autant que je m'en suis souvenu. - Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre, maintenant: c'était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune ; et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan !

Moi j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin: lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon: ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre: que faisais-je ? Une servante vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien: quoique belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi: pure, connue, toute charmante ! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches. - Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.

Los desiertos del amor

Es ciertamente el mismo campo. La misma casa rústica de mis padres: la misma sala donde arriba de las puertas se ven caseríos quemados, con armas y leones. Para la cena, hay un salón con velas y vinos y maderas rústicas. La mesa del comedor es muy grande. ¡Las sirvientas! Eran varias, según recuerdo. - Había también uno de mis antiguos jóvenes amigos, sacerdote y ahora vestido de sacerdote: lo hacía para ser más libre. Me acuerdo de su cuarto de púrpura, de vidrios de papel amarillo; ¡y de sus libros escondidos, que se habían mojado en el océano!

Me habían abandonado en esa casa de campo sin fin: leyendo en la cocina, secando el barro de mis ropas ante los anfitriones, en las conversaciones del salón: conmovido hasta la muerte por el murmullo de la leche de la mañana y de la noche del último siglo.

Yo estaba en un cuarto muy sombrío: ¿qué hacía? Una sirvienta se me acercó: puedo decir que era un perro pequeño: aunque bella, y de una nobleza maternal inexpresable para mí: ¡pura, conocida, encantadora! Me pellizcó el brazo.

Ya no recuerdo bien su figura: no es para recordar su brazo, cuya piel yo retorcía entre mis dos dedos; ni su boca, que la mía tomó como una pequeña ola desesperada, desgastando algo sin fin. La arrojé en una canasta de almohadones y de telas de navío, en un rincón negro. Sólo recuerdo su pantalón de encajes blancos. - Luego, oh desesperación, la pared se convirtió vagamente en la sombra de los árboles, y me abismé en la tristeza enamorada de la noche.


 

Les déserts de l’amour

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre sans lumière. On vint me dire qu'elle était chez moi: et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière. Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille: aussi une détresse me prit : j'étais en haillons, moi, et elle, mondaine, qui se donnait, il lui fallait s'en aller! Une détresse sans nom : je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue; et, dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis sans lumière. La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô Fatigue! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis auxquels je criais: où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs: je courais dans un jardin enseveli. On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et assis sur des charpentes, j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit. - Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'elle était à sa vie de tous les jours, et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez moi, - ce que je n'aurais jamais présumé. - Vrai, cette fois, j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde.

Los desiertos del amor

Esta vez, se trata de la Mujer que vi en la Ciudad, a quien hablé y que me habla.

Estaba en un cuarto sin luz. Vinieron a decirme que ella estaba en mi casa: y yo la vi en mi cama, toda mía, sin luz. Me emocioné, y mucho, porque era la casa de mi familia : también me agarró una desesperación : yo vestía harapos y ella, mundana, que se entregaba, ¡debía irse! Una desesperación sin nombre: la tomé, y la dejé caer fuera de la cama, casi desnuda; y en mi debilidad indecible, caí sobre ella y me arrastré con ella sobre los tapices sin luz. La lámpara de la familia enrojecía uno tras otro los cuartos vecinos. Entonces la mujer desapareció. Derramé más lágrimas que las que Dios jamás ha podido pedir.

Salí a la ciudad sin fin. ¡Oh Fatiga! Ahogado en la noche sorda y en la fuga de la felicidad. Era como una noche de invierno, con una nieve para sofocar al mundo, realmente. Los amigos a quienes gritaba: dónde está ella, contestaban falsamente. Estuve ante los vidrios donde ella va todas las noches : yo corría en un jardín sepultado. Me empujaron. A todo esto, yo lloraba enormemente. Al final bajé a un lugar lleno de polvo, y sentado sobre unas vigas, dejé terminarse con la noche todas las lágrimas de mi cuerpo. - Pero mi agotamiento regresaba siempre.

Entendí que ella seguía con su vida de todos los días, y que el golpe de suerte tardaría más en reproducirse que una estrella. Ella no regresó, y no regresará jamás, la Adorable que vino hacia mí, - cosa que jamás hubiera presumido. - De veras, esta vez lloré más que todos los niños del mundo.

 

[Traducción: Magdalena Cámpora]

 

© de la trad. Magdalena Cámpora 2004
Espéculo. Revista de estudios literarios. Universidad Complutense de Madrid

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